Grands-parents d'hier et d'aujourd'hui
21 novembre
"Enfant, respecte tes grands-parents dans leur vieillesse. Honore leurs cheveux blancs. Ne leur fais pas de peine, et efforce-toi de les aider en te montrant prévenant et affectueux."
Depuis que j'ai commencé à feuilleter le cahier de Gabriel jour après jour, je me suis plongé dans la vie des Français d'il y a soixante ans et plus. Pour un documentaliste, c'est un travail passionnant, et on apprend une foule de choses sur la vie de nos arrière grands-parents. En parcourant, page après page, des numéros d'une revue en ligne d'intérêt ethnologique, j'ai trouvé des portraits d'aieul(e)s entre 1900 et 1914, et j'ai été frappé par la similitude entre certains articles et ces résumés de morale à usage scolaire. J'ai pu voir un grand nombre de photographies d'époque où on voit des petits vieux et des petites vieilles qui avaient l'air vraiment très âgés. "Respecte des grands-parents dans leur vieillesse". C'est vrai qu'ils faisaient vieux, probablement bien plus que leur âge véritable. Les femmes étaient voûtées, ridées, souvent édentées, la tête coiffée d'un petit foulard noir, vêtues d'une sorte de longue blouse noire avec un tablier noué autour de la taille. Les hommes étaient pareillement ridés, usés, flétris, sanglés dans un petit costume noir souvent trop court. La revue dit que c'était
généralement leur seul costume, et qu'il remontait au temps de leur mariage. Il était devenu trop court, souvent lustré et rapiécé. Les femmes avaient aux pieds des galoches, les hommes une sorte de brodequins cloutés à tige montante ou bien des sabots de bois. Ils portaient un chapeau à larges bords, et tous avaient un signe distinctif commun, une grande moustache. Ils étaient souvent mal rasés. En ce temps là, les hommes se rasaient une seule fois par semaine, le dimanche. Et comme les femmes, ils avaient une dentition en piteux état. Ce que j'apprends en lisant leur histoire, c'est qu'à l'époque où ces clichés ont été faits, et ils sont souvent de très bonne qualité, ces hommes et ces femmes n'avaient pas plus de 65 ans. Sur les photos, on leur en donnerait vingt de plus. Ils me font penser à ces portraits de paysans et de babouchkas russes qu'on voit dans certaines revues.
Pour les enfants de la génération de Gabriel (nés entre les deux guerres mondiales), les grands-parents étaient nécessairement des gens âgés, des petits vieillards usés par les travaux de la campagne. La France des années 20 était essentiellement rurale, et les hommes, les femmes et les enfants travaillaient aux champs et à la ferme. A quarante ans, hommes et femmes étaient déjà cassés par le travail. Levés à l'aube,
se nourrissant mal, économisant sou par sou, ne dépensant rien, ne se soignant pas, ne prenant pas de repos, partageant la vie de leurs bêtes dont ils étaient étonnamment proches, vivant dans une hygiène plus que sommaire, ils avaient, à 30 ans des allures de vieux. Les hommes trouvaient une consolation dans l'abus de boisson, et les femmes, résignées, passaient leurs soirs au coin de la cheminée ou assises près de la cuisinière à tricoter ou a rapiécer des vêtements archi usés. Devenus trop vieux ou trop fatigués pour travailler, lorsque l'un d'eux mourait, celui qui restait était recueilli par des enfants rarement heureux de ce cadeau qui était en fait une charge, une bouche de plus à nourrir. Mais la vie était ainsi faite, et le pépé ou la mémé allait finir ses jours chez ses enfants qui le prenaient chacun à son tour. Comme dans la société africaine, l'aieul était entouré d'une certaine considération. C'était le vieux sage, celui qui avait beaucoup vécu et qui savait beaucoup de choses. On s'efforçait donc de lui témoigner de l'affection et de la prévenance pour adoucir ses derniers jours. Les enfants étaient éduqués dans le respect dû aux grands-parents.
Notre époque, hantée par la peur de la mort, a oublié que l'homme doit connaître la vieillesse, la faiblesse et la fin de sa vie . Son culte effrené de la jeunesse et de la beauté du corps lui fait rejeter les vieux qu'elle n'ose plus appeler par leur nom dans une zone indéfinie entre fin de vie et mort. Elle ne veut plus les voir, car ils lui renvoient l'image insupportable et terrifiante de ce qu'ils seront un jour. Et comme certains malades qui cassent le thermomètre pour ne pas savoir que la fièvre les ronge, notre société cache ses vieux en les enfouissant au fond de maisons pudiquement appelées "maisons de retraite". Les seniors, comme on dit maintenant, s'efforcent autant qu'ils peuvent de conserver un "look" jeune. Papys sportifs, mammies pimpantes, ils repoussent le plus loin possible une échéance à laquelle, pourtant, aucun d'eux n'échappera. Dans cette course à l'éternelle jeunesse, les enfants sont souvent privés de cette richesse qu'étaient jadis le pépé et la mémé. Ils vivent dans un monde intemporel ou a-temporel où tous les êtres se ressemblent et où toutes les différences veulent et doivent être gommées. C'est ainsi qu'ils perdent ces repères essentiels que la vie devrait leur donner. C'est le règne du "jeunisme" absolu et se sa tyrannie. C'est l'inverse de la vie.
23/05/08 - 05:40
J'ai cru lire mot pour mots une diatribe de Benoit 16 sur la culture de mort...faut que je retrouve le texte original...
furyo