DANS UN VIEUX CAHIER DE MON PEPE
En fouillant dans le grenier de mes parents, j'avais retrouvé dans une malle tout un tas de livres scolaires et de cahiers des années 40. Ils avaient appartenu à mon pépé, celui qui m'appelait "gamin", et qui est mort bien trop tôt. Pauvre pépé. Tu m'aimais beaucoup, et tu étais mon confident. Je passais des heures avec toi à te raconter mes petits secrets d'enfant, d'ado, puis de jeune homme. On allait à la pêche ensemble. Tu m'as appris à connaître les champignons, et à reconnaître le chant des oiseaux. Les années ont passé. Je suis parti deux ans à Nancy pour mes études, puis je suis revenu à Bordeaux. La maladie t'avait déjà rejoint, hélas, et cette saloperie de crabe ne devait plus jamais te lâcher. Tu as tenu autant que tu as pu. J'allais te voir à l'hôpital, puis chez toi. Tu ne te plaignais pas. Tu me regardais en souriant d'un sourire un peu triste. "Reste là, gamin, ne t'en va pas encore". Je restais à côté detoi, et je te regardais . Tu avais l'air de sommeiller, mais non. Tu avais les yeux fermés, et tes doigts parcouraient ton chapelet. "Une petite dizaine", comme tu disais... Puis tu t'assoupissais un moment. Je n'osais pas bouger. "Vas-y, gamin; laisse-moi". Je comprenais que tu étais fatigué, et que tu allais plonger dans le sommeil qui te permettait d'oublier pendant quelques heures le mal enfoui au fond de toi, et qui, lui, ne dormait jamais.
Un matin, maman m'a appelé au téléphone. Ce matin là, aux petites heures, tu avais dormi plus longtemps que d'habitude, plus longtemps, trop longtemps, définitivement.
C'était fini. La bête avait gagné. Pauvre pépé, tu avais lutté toute la nuit, et, comme la chèvre de Monsieur Seguin, au matin tu t'étais étendu, et le loup s'était jeté sur toi et t'avait dévoré.
Personne ne saura jamais le chagrin qui a été le mien. J'aurais tout donné pour que tu guérisses. J'avais 24 ans, et j'avais l'impresson d'être le petit garçon de 10 ans qui te suivait comme un petit chien partout où tu allais, à la pêche, aux champignons, au marché avec la mémé. C'est dur de quitter le monde de l'enfance. C'est dur de passer à l'âge d'homme. On a toujours l'impression de se retrouver seul, tout seul, trop seul.
Tu m'avais donné des livres qui dataient de tes années d'écolier, et je les ai gardés précieusement. Un jour, je suis allé faire un tour dans le grenier, et j'ai vu la vieille cantine où tu gardais tes souvenirs. J'ai passé des heures à feuilleter une quantité de manuels et de cahiers où s'alignait ton écriture impeccable. 1942, 1943, 1944. J'ai déniché un petit trésor que j'ai emporté. Un cahier de morale et d'instruction civique.
Le soir, dans ma chambre, je l'ai lu. j'ai mesuré combien le monde dans lequel j'ai grandi était différent du tien. J'ai découvert, jour après jour, le petit résumé de morale qui marquait le début de chaque journée de classe, et j'ai compris pourquoi ta vie avait été guidée par des principes que je ne comprenais pas toujours très bien. L'école t'avait appris tout ce qui a fait ta vie, et tu n'avais rien oublié.
Alors voilà, je vais vous donner, jour après jour, une maxime, une phrase, un résumé de ces leçons de morale qui ont rythmé une année scolaire de la vie de mon pépé.
Vous y prendrez peut-être de l'intérêt, vous en serez probablement surpris. Peut-être allez-vous sourire, ou rigoler carrément, ou encore peut-être direz-vous que c'est naze, beauf ou con, et que c'est nul à chier. Mais ça ne vous laissera sûrement pas indifférents, à l'heure où on parle beaucoup de réformer le contenu des enseignements scolaires.
Premier extrait:
Tenez-vous bien, ça déchire...
2 Octobre 1942
"ORDRE - SOIN - DISCIPLINE. L'obéissance joyeuse fait trouver la discipline plus légère."
Ca démarrait bien. on savait dès le premier jour où on allait.