Pensées d'automne
Je suis né un 4 novembre, je suis du mois des morts, du mois où la vie s'enfonce dans un long sommeil qui préfigure celui dans lequel nous glisserons tous chacun à notre tour. C'est le temps où les jours sont courts, où il fait nuit de bonne heure. Le ciel est tourmenté, les nuages se courent l'un après l'autre, poussés par le vent qui cingle et qui hurle. Ils ressemblent à ces troupeaux de bisons qui dévalent dans la prairie sauvage en un moutonnement furieux de dos et de croupes en soulevant des tourbillons de poussière ocre. Les feuilles roussies volettent de çà, de là, un pas à droite, un pas à gauche, planent un instant sur un souffle de vent et s'abattent au sol où elles vont rejoindre leur soeurs mouillées en épais manteau luisant et glissant sur le sol froid et détrempé. C'est le grand ballet de la putréfaction annoncée, la danse de la mort, le chant funèbre de l'immense nuit qui tombe et ensevelit la terre comme un linceul noir.
C'est le temps où rentrant à l'heure où le soleil déclinant luit, pâle comme un sourire d'enfant malade, je me prépare pour une longue nuit à lire sous la lampe en écoutant cette musique qui apaise les blessures de l'âme.
J'ouvre ce magnifique Baudelaire qui me fut offert un jour par mon professeur de français.
Chant d'automne
Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres;
Adieu vives clartés de nos étés trop courts!
J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres,
Le bois retentissant sur le pavé des cours.
Tout l'hiver va rentrer dans mon être: colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.
J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe;
L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.
Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part...
Pour qui ? C'était hier l'été; voici l'automne!
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.
Lisez ce poème à haute voix pour en savourer les sonorités, particulièrement celles en [ou] qui donnent à ce chant des tons étouffés de plainte ou de râle de mort. "L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd": pas une sonorité claire dans ce vers. Nous sommes dans le registre de la mort. Plus qu'un chant d'automne, c'est la célébration de la mort, de la vie qui nous quitte. Les chocs funèbres, l'enfer, l'échafaud, le verbe succomber, et en point d'orgue le cercueil, et enfin le départ. Tout est fini.
Ce poème résonne comme les tambours voilés pour une marche funèbre.
Il est pour moi parmi les plus beaux de notre littérature. Je le lis en me laissant happer par l'obscurité qui se fait plus épaisse. Je dors peu, trop peu, me disent mes amis. J'aurai tout le temps quand viendra le moment, j'allais dire le jour, à l'heure prévue de tout temps. Ensuite viendra le jour, celui qui ne finira jamais. En attendant, il faut traverser la longue nuit.
C'est la Mort qui console, hélas! et qui fait vivre;
C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le coeur de marcher jusqu'au soir.
A travers la tempête, et la neige et le givre,
C'est la clarté vibrante à notre horizon noir;
C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre,
Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir;
C'est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques
Le sommeil et le don des rêves extatiques,
Et qui refait le lit des gens pauvres et nus;
C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique,
C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
C'est le portique ouvert sur les Cieux inconnus.
Ch. Baudelaire. La Mort des Pauvres
Déjà plus d'une feuille sèche/ parsème les gazons jaunis.//Soir et matin la bise est fraîche./Hélas, les beaux jours sont finis. (Verhaeren)